ÉLOGE DE LA DIFFÉRENCE
Le développement de
tout individu passe par l’acceptation de son identité, de sa différence et
c'est de cette différence comme garante de l'estime de soi .
Vivre et assumer cette différence c'est le parcours de toute une vie; c'est
d'abord prendre conscience de notre solitude
de nos manques et de notre douleur.
La douleur est
avant tout un phénomène psychique; elle est séparation, isolement. La douleur
physique n'en est que le calque. La douleur physique se présente comme une
partie de notre corps ayant des qualités particulières : une partie de
notre corps qui se détache de l’ensemble. Si on regarde d’un peu plus près la
douleur causée par une brûlure par exemple, on se rend compte que rapidement,
le cerveau reconnaît une partie du corps dont les propriétés ont changées et
c’est cette séparation qui donne le signal de reconnaissance de la
douleur. Il en est de même pour la
douleur psychique : une partie de soi qui n'a plus les mêmes propriétés
que l'ensemble, une partie de soi qui s'est séparée, qui nous quitte subitement
et définitivement et nous oblige à nous transformer.
"
Il n'est de douleur que sur un fond d'amour" [1]
Donc douleur
psychique comme rupture brutale d'un lien qui nous attache à l'être ou la chose
aimée : douleur du manque.
Nous serons par
bonheur tout au long de notre vie en état de manque: ce qui nous donne accès au
désir. Ce n'est pas l'absence de l'autre qui fait mal, ce sont les effets en
moi de cette absence.
Apprendre à vivre
cette absence, apprendre à supporter le manque, voilà où se situe le réel défi
de la différence.
Oui, cet
apprentissage commence dès notre naissance avec l'expulsion d'un lieu
paradisiaque où nous étions logés, nourris, blanchis, transportés…Ce n'est pas
pour rien que depuis quelques années, on accorde de plus en plus d'importance
au confort du fœtus dès son entrée dans le monde.
C'est cependant le rapport avec la mère qui demeurera le fondement de toute identité. Et cette identité doit déjà à l'âge de trois mois avoir un espace pour se vivre et un objet pour réparer la douleur de cette deuxième séparation (le sevrage). Espace transitionnel et objet transitionnel[2]; espace et objet qui seront tout au long de notre vie fondamentaux pour nous accompagner dans nos douleurs et nos deuils.
Cet espace
transitionnel, c'est ce lieu où je peux exister indépendamment du regard de
l'Autre tout en ressentant sa présence. C'est un espace de confiance; c'est
l'espace que l'enfant à en compagnie de
sa mère lorsqu'il peut s'occuper seul; à ce moment, la différence peut paraître
acceptable.
Et puis, il y a des
moments où elle ne l'est pas, où tout bascule, où le manque devient
insupportable, où la colère gronde, où la rage monte ,où la destruction
est à l’affût comme un félin sur sa
proie.
Et
ces moments sont humains, même s’ils peuvent parfois être destructeurs! Et puis,
la tempête se calme. ll faut maintenant réparer certains objets… certaines personnes. Là l’importance de cet objet transitionnel,
un objet que l’on peut agresser, torturer et que l’on apprend à réparer. Mon ,
votre ours en peluche ou tout autre objet significatif, Cet objet
transitionnel, vous finirez par le symboliser, l’intégrer, si on vous l'a
permis.
Même si la perte de
la toute puissance engendre la douleur, c’est à dire la perte d’une partie de
moi, qui est en fait l’image de l’Autre, il y a l’émergence d’autre chose qui
devient excitant, existant : le désir! Qui est toujours celui de l’Autre.
L’incapacité d’exister pour autrui comme le dit Olivenstein est le prototype
même de l’angoisse
Exister
dont l’origine vient du mot latin : sistere c’est à dire être
placé. Exister c’est avoir une place, sa place…son espace transitionnel.
Exister c’est prendre sa place et trois grandes acquisitions vont permettre à
l’enfant vers deux ans de prendre cette place. Trois grandes acquisitions qui
vont également concourir à former les
bases de l’estime de soi : la marche, le contrôle des sphincters et le
langage. Ce sera pour l’enfant ses première occasion d’entrer en contact avec
son pouvoir. Celui de dire NON…
Quelques années plus tard, c’est au niveau de son identité sexuelle que l’enfant doit apprendre à se distinguer, à se différencier. Œdipe…
Avec l’adolescence, comme le dit Erikson, le défi c’est
l’identité ou la confusion de rôles. Les gars semblent être mieux équipés que
les filles pour passer cette épreuve. L’image que les filles ont d’elles-mêmes est
plutôt catastrophique; cette image ne se rétablira pas avant 40 ans! Le modèle
masculin demeure celui le plus avantagé. La différence à cette âge devient
tellement l’affaire de tout le monde que tous finissent par se ressembler.
Dolto disait que c’est l’amitié qui rend la vie viable; la bande devient un
lieu de transition où l’on apprend à apprivoiser la différence et à
désidéaliser les parents.
Et puis, les plus vieux et vieilles de la bande forment des
couples, ce sera l’apprentissage de l’intimité, la rencontre avec l’Autre, avec
le désir, avec la différence…
Inquiétude… de tous ces jeunes qui explorent cette intimité à
douze, treize ans…inquiétude de cette incapacité de faire face à l’Altérité à
l’identité au fait de pouvoir exister pour quelqu’un d’autre…le suicide…
Inquiétude aussi
face au taux de détresse psychologique des femmes de 18 à 30 ans : plus de
40%!!!
Pour certains,
cette altérité sera insupportable; trop menaçante, trop douloureuse. Dans un
rapport d’intimité, on recherchera la fusion avec l’autre fusion ne pouvant que
se terminer par des ruptures souvent violentes et autant de retour… L’espace
transitionnel est mal défini, les frontières sont floues, l’objet transitionnel
est mal intégré. Les systèmes de défense sont parfois rigides, ont parle de
déni, de clivage, de projection . L’Autre quant il n’est plus mon double
narcissique est menaçant, voir envié. De plus, l’espace psychique permettant de
le réparer est très limité.
Pour d’autres, elle
sera inacceptable, elle se jouera autour du pouvoir, autour d’une relation
sado-masochiste. Dites-moi que j’existe…Une relation où l’espace est totalement
défini; il n’en existe qu’un, celui du maître…L’objet transitionnel n’a pas
besoin d’être intégré, il est là, disponible…et on s’amuse à le détruire et le
réparer selon nos humeurs. L’Autre n’est là que pour combler un vide une
absence d’être; il fait office de réponse à une toxicomanie.
Pour plusieurs elle
sera compétitive, épuisante, stressante, toujours sur un fond de peur de perdre
son espace transitionnel, de peur de perdre son intégrité, de se faire bouffer
par l’Autre. On apprend à se blinder avec de la rationalisation, du
déplacement, de l’intellectualisation sinon on risque la jalousie
maladive, qui entraîne une atteinte
narcissique , la perte de l’amour de l’aimé, la haine contre le rival et les
reproches contre soi-même.
Pour quelques uns,
cette différence ouvre la porte au désir, au plaisir, au partage, au respect, à
l’innovation , à la créativité. Elle n’est jamais facile à vivre, elle implique
que notre estime de soi soit assez développée pour nous permettre de nous
remettre en question , de réviser notre position sans nous sentir désintégré.
Vivre cette différence suppose être capable de ressentir ce que l’on dit, suppose la capacité d’entrer en contact avec notre espace transitionnel, de pouvoir l’agrandir, de pouvoir visiter celui de l’Autre; suppose aussi d’avoir intégré un objet transitionnel sécurisant.
Vivre la
différence, c’est apprendre à apprivoiser la douleur, c’est à dire d’avoir la
certitude que tout est réparable; c’est apprendre à faire reculer les
frontières de la peur, c’est quitter ce masque qui nous a tellement servi pour
porter notre propre visage. Ce n’est que petit à petit, en persévérant que nous
parviendrons à accepter la singularité de ce que nous sommes, à devenir
distingués…
Vivre la différence
c’est d’apprendre à prendre des risques, c’est oser dans le possible, c’est
pouvoir évaluer les résultats et par le fait même prendre confiance. C’est être
conscient que cette confiance se bâtie, qu’elle n’est pas toujours à son
maximum. C’est aussi reconnaître mes limites c’est reconnaître ma fin, c’est
apprivoiser ma mort.