Théorie sociale cognitive (TSC)
I.
Origine de
la théorie :
Albert Bandura,
fondateur de cette théorie, a obtenu son doctorat de l’université d’Iowa en
1952. En 1953, il se verra offrir un poste à l’université de Standford ou il enseigne depuis. En 1986 Bandura publiera
son livre : « Social Foundation of Thought and Action : A
Social Cognitive Theory. », et lancera du
même coup sa théorie sociale cognitive (TSC).
La TSC provient
de la psychologie et tire ses racines du behaviorisme et de la psychologie
sociale. Le behaviorisme fut l’objet d’un débat important sur la possible existence de processus médiateurs entre le
stimulus et la réponse; en effet les opinions étaient divisées à savoir si le
comportement n’était que la conséquence de renforcements et de punitions ou
s’il pouvait antérieurement avoir été initié par un feed-back.
Certains
psychologues avaient déjà proposé la notion de médiateur : on peut penser
à William James[1]
avec sa notion d’habitude, Freud avec sa notion de pulsion, Tolman[2] avec celle de la
cognition. En 1930, Tolman défendit l’idée qu’une autre variable intervenait
comme médiateur entre le stimulus et la réponse.; il introduisit alors le
concept d’attente. Avec l’introduction de la cognition, les trois variables du
comportement se trouvaient réunies pour l’élaboration de la théorie de
l’apprentissage social (TAS) qui allait donner naissance à la
théorie sociale cognitive. La TAS présentait les fondements de
l’apprentissage : renforcement, punition, extinction et imitation d’un
modèle. Miller et Dollard ajouteront que, le comportement est également motivé
par certains besoins (drive)[3] , et que la réponse d’un
organisme peut servir de stimulus à un autre. Les travaux de Miller et de
Dollard préparèrent la route à une avalanche de nouvelles versions de la TAS.
Par la suite, on passa du développement de modèles théoriques aux études
empiriques.
Contrairement
aux béhavioristes, la TAS spécifiait l’existence d’un médiateur entre le stimulus et la réponse, affirmant le rôle
prépondérant de la cognition dans cette approche:l'être humain n’est plus
seulement un jouet de l’environnement mais un individu possédant un système de
contrôle prévalent sur une réponse comportementale face à un stimulus. Même
s’il existe différentes versions de la TAS, toutes s’entendent sur trois
principes de base :
Principe 1 : La conséquence de la
réponse (telle que la récompense ou la punition) influence la probabilité de la
reproduction du même comportement dans une situation donnée; principe également partagé par le béhaviorisme.
Principe 2 : Les être
humains apprennent par observation et imitation; de plus, ils peuvent apprendre
en participant personnellement à cet apprentissage. On donnera le nom
d’apprentissage vicariant à ce type de
comportement, principe qu'aucun béhavioriste classique n’aurait accepté .
Principe 3 : Les individus
ont tendance à modeler leurs comportements en
observant certains autres auxquels ils peuvent s’identifier; cette indentification se fait en fonction de l’évaluation du niveau de similarité
qu’une personne a envers une autre, ainsi que du niveau d’attachement liant
cette personne à une autre. En d’autres
mots, plus une personne a des points communs avec vous, plus vous lui êtes
attaché, et plus vous aurez tendance à imiter ses comportements.
Jusqu’en 1986,
Bandura, contribuera à l’élaboration de
la TAS. Il mettra l’accent sur le concept de cognition. Il insistera par la
suite sur la façon dont enfants et adultes traitent l’information dans leurs
rapports sociaux et dont par la suite ces cognitions influenceront
leur développement et leurs comportements.
De plus, Bandura
intégrera la notion d’apprentissage vicariant à cette théorie. Il
développera les concepts de déterminisme réciproque, d’efficacité personnelle
ainsi que l’idée d’une variation temporelle entre la cause et l’effet
(contrairement aux behavioriste qui croyaient qu’il n’y avait pas de délai
entre le stimulus, (la cause), et la réponse,
(l’effet)).
II.
Théorie
sociale cognitive
Les objectifs de la théorie :
Comprendre
et prévoir le comportement des individus et des groupes
Identifier
des méthodes permettant de modifier ou de changer le comportement.
Utiliser
cliniquement cette approche dans la promotion de la santé mentale et du
développement personnel.
La TSC définit
le comportement comme une "triade dynamique" dans une interaction réciproque de facteurs personnels, de
comportement et d’environnement. Ici, ce sont les processus cognitifs qui sont
les premiers médiateurs du comportement; ainsi, les conséquences de la réponse
seront utilisées pour façonner le traitement des futurs comportements et ceci avant
même que le comportement ne soit engagé. De plus, la TSC stipule que la
majorité des comportements sont appris par imitation (apprentissage vicariant).
Pour la TSC L’important
apport de la cognition implique que la pensée est une force active
qui construit la réalité de chacun d’entre nous, sélectionnant l’information, et choisissant des comportements sur la base
des attentes et des valeurs. Par le biais du feed-back et de la réciprocité, la
réalité d’un individu se forme grâce à l’interaction de l’environnement et de
la cognition. Cependant, le traitement de l’information (attention,
mémoire, capacité d’utiliser des symboles, et habiletés de résolution de
problèmes) change avec le temps, selon le niveau d’expériences et de
maturation. La compréhension des processus impliqués dans la construction de la
réalité de chacun d’entre nous permet la description du comportement, sa
prédiction et la capacité de le changer.
Concepts de la théorie
Déterminisme
réciproque : il s’agit ici de la
"dynamique triadique" impliquant l’environnement, les facteurs personnels et le
comportement. Il faut noter que chacun des éléments de cette triade n’a pas le même poids. Certaines
influencent peuvent être plus importantes que d’autres et ne se présentent pas
nécessairement en même temps. En fait, ces influences vont varier selon chaque individu, selon le
comportement observé et selon l’environnement dans lequel le comportement se
manifeste.
L’interaction individu-comportement implique des influences
bidirectionnelles des pensées, émotions et propriétés biologiques, avec les
actions de l’individu. Par exemple, les attentes d’une personne, ses croyances,
ses objectifs et ses intentions façonneront
et dirigeront le comportement.
Cependant, le comportement activé affectera par la suite pensées et émotions. On se retrouve donc dans un processus bidirectionnel. Quant aux
aspects biologiques, ils font référence au sexe, groupes ethniques,
tempérament et prédispositions génétiques.
Une influence
bidirectionnelle s’exerce également entre l’environnement et les
caractéristiques personnelles. Dans ce processus, les attentes, les croyances
et les compétences cognitives sont développées et modifiées par des influences
sociales et par les structures physiques de l’environnement.
Ces influences
sociales peuvent comporter de l’information et activer des réactions
émotionnelles à partir de facteurs tels que l’imitation, l’instruction et la
persuasion sociale. De plus, l’être humain développera différentes réactions à
partir de son milieu social et selon ses caractéristiques physiques, telles son
âge, sa stature, son sexe et ses attraits physiques.
La dernière
influence bidirectionnelle s’exerce entre le comportement et l’environnement.
Bandura considère que les individus agissent non seulement sur leur
environnement mais en sont également les produits. Le comportement d’un
individu peut affecter sa façon d’expérimenter l’environnement à partir de son
attention. Ainsi, à partir d’une vaste gamme de possibilités, l’individu
choisira ses interactions et ses activités selon ses préférences et ses
compétences. L’agressivité d’un individu
pourrait par exemple influencer son milieu en provoquant un
environnement hostile.
La capacité
d’influencer son propre destin, tout en reconnaissant que tout individu est
soumis à certaines règles, s’inscrit dans cette influence bidirectionnelle. Les
individus ne sont ni esclaves de leurs pulsions ni jouets de leur
environnement. Ainsi, selon le réseau d’influences, ces derniers contribuent à
leurs propres motivations, comportements et développement.
Dans cette
approche de la TSC, les individus sont caractérisés par cinq capacités
fondamentales : la symbolisation, l’imitation, la prévoyance,
l’autorégulation et l’auto-analyse. Ces capacités permettent aux individus
de déterminer cognitivement leurs comportements.
Capacité
symbolique : la TSC affirme que la majorité des influences externes
de notre comportement est traitée par des processus cognitifs. Cependant,
d’après Bandura, les symboles (images mentales, mots) permettraient l’activation de ces processus et
permettent aux humains de
donner du sens et de la continuité à leurs comportements; ils permettent
également d’élaborer des processus de résolution de problèmes par lesquels l’individu pourra prévoir ses actions futures et s’y engager.
Grâce à cette capacité de prédiction, une personne pourra évaluer les
conséquences d’une action sans pour cela passer à l’acte (Bandura, 1989).
[4]
Capacités
vicariantes : Le processus vicariant fait référence à l’habileté des
individus à apprendre à partir de l’observation des autres et cet apprentissage
par observation, donne la capacité d’évaluer la pertinence d’un nouveau
comportement sans avoir à l’expérimenter (Bandura, 1997a; 1986; 1989). Ces
informations encodées sous forme de symboles serviront de guide à de futurs
comportements. Le processus vicariant entraîne une économie importante en
limitant la perte de temps des apprentissages par essais et erreurs ainsi que la
limitation des erreurs qui pourraient s’avérer fort coûteuses, voire fatales à l’individu.
Enfin, les capacités vicariantes permettent d’explorer des situations et des
activités dans le cadre d’un nouvel apprentissage, hors de portée à
cause des contraintes de temps, de ressources ou de mobilité. Par exemple, en
donnant accès à de nouveaux environnements, la télévision et Internet ont
permis d’étendre notre répertoire de modèles.
L’apprentissage par observation est régulé par quatre processus : l’attention, la rétention, la reproduction et la motivation (Bandura, 1969; 1977; 1986; 1989).
L’attention
fait référence à la capacité d’un individu de
sélectionner les actions et les comportements à partir de son environnement.
Les caractéristiques de l’observateur et du comportement observé auront un rôle
important dans la sélection de l’information, comme déjà
mentionné, l’observateur aura tendance à sélectionner le comportement de
personnes lui ressemblant et avec laquelle il aura développé une relation
d’intimité.
La rétention est possible
grâce à la capacité des individus de former des symboles à partir des
comportements observés et de les stocker en mémoire. Une fois ces symboles
emmagasinés, ils seront convertis en actions appropriées afin que s’effectue le modelage[5] (apprentissage)
. Ce processus fait référence à celui de reproduction, un des
quatre processus de base de l’apprentissage vicariant. Enfin, l’évaluation du
comportement en fonctions des résultats attendus, influencera la probabilité
d’adoption ou non de ce comportement (processus motivationnel).
Capacité
de prévoyance[6] :
selon la TSC la majorité des comportements est intentionnelle et dictée
par la prévoyance. Cette dernière fait référence à la capacité
d’un individu à se motiver et à guider ses actions par anticipation des
résultats (Bandura, 1989). Même si la TSC conserve l’idée que les stimuli
influencent la probabilité de la réponse, et ceci par anticipation des
résultats, elle ajoute cependant que la réponse n’est pas nécessairement et
directement associée aux stimuli présents, mais d’abord aux expériences
antérieures ayant créé des attentes quant aux résultats. La probabilité d’initier ou non certains
comportements serait bien plus influencée par
l’attente des conséquences, bien plus que par les résultats possibles.
Les attentes font référence à l’évaluation que fait un individu des
conséquences de son comportement; c’est donc la capacité de réguler le
comportement à partir des attentes qui
détermine le mécanisme de prévoyance du comportement; celui-ci dernier est influencé
quand la capacité de prévoir une action (prévoyance) est traduite en objectif
et en action par l’utilisation du mécanisme d’autorégulation.
Capacité
d’autorégulation : cette capacité se définit par le pouvoir que
possède
un individu de contrôler son comportement. C’est grâce à lui que
l’individu passera petit à petit d’un locus de contrôle externe à un locus de
contrôle interne[7].
L’autorégulation se développe par un jeu d’influences réciproques, individu/ société,
ceci incluant les niveaux de standards de l’individu et les niveaux sociaux et moraux. Les individus se fixent continuellement des
objectifs et comparent les résultats selon leurs niveaux
d’accomplissement personnel. Ainsi, les standards peuvent motiver quelqu’un à
travailler davantage ou à modifier son comportement selon les objectifs
poursuivis. Trois facteurs semblent déterminer le niveau de motivation d’un
individu :premièrement le sentiment d’auto efficacité :
celui-ci affecte fortement l’initiation d’un comportement; les personnes
possédant un bon niveau d’efficacité ont beaucoup plus de chances de persévérer
dans une tâche que les autres.
Le feed-back est le second
facteur intervenant dans la motivation; c’est par lui qu'une personne apprend à
contrôler et à ajuster ses efforts dans la poursuite de ses objectifs en les
rendant plus réalistes et accessibles. De plus, le feed-back permet d’augmenter
le sentiment d’auto efficacité.
Le troisième
facteur touche l’anticipation du temps requis à l’accomplissement de
l’objectif: plus le temps requis est long plus la probabilité de l’atteinte de
l’objectif est compromise: les objectifs à court terme seront plus facilement
réalisés et contribueront à augmenter les niveaux de motivation.
Le comportement
est également régulé par les standards moraux et sociaux. L’évaluation de nos
propres réactions par la critique interne (approbation ou réprimande) ainsi que
les standards moraux peuvent influencer nos actions (Bandura, 1986; 1991). Ces
standards se développent par l’observation d’autrui, par l’éducation, la
religion et les médias. Bandura défend l’idée que l’observation du comportement
serait plus déterminante que les instructions verbales, principalement en ce qui concerne l’éducation des enfants.
Cependant, il admet que certains individus pourront au cours de leur vie,
différer des standards qu’ils ont modélisés, lors d’un changement de statut
social. Ainsi, les standards intériorisés dépendent du niveau de
compatibilité avec le modèle, de la valeur rattachée à l’activité, ainsi que de la perception qu’à un
individu de son locus de contrôle. C’est
à partir du processus d’auto régulation que le comportement pro social sera
intériorisé (Bandura, 1989; 1991).
Capacité
d’autoanalyse : l’autoanalyse permet à l’individu d’évaluer
ses expériences, de réfléchir sur ses processus de pensée et de les modifier
selon ses besoins. Le sentiment de compétence est le principal aspect de l’auto
analyse encourageant l’activation de certains comportements. Selon la TSC, les
individus développent une perception de leurs propres habiletés et
caractéristiques, qui guideront par la suite leur comportement, déterminant ce
qu’ils tenteront d’accomplir ainsi que la quantité d’efforts qu’ils déploieront
en vue de la performance requise.
(Bandura, 1977b).
Ainsi, le
sentiment de compétence d’un individu se développe à partir de ses réussites
passées, de l’observation des succès et des échecs des autres, des encouragements de l’entourage ainsi qu’à partir de ses propres états
physiologiques (nervosité, anxiété, émotions) suscitées lors de l’observation
du comportement d’autrui (Bandura, 1977b).
La comparaison entre ses propres performances et celles de ses pairs est
une source importante dans le développement du sentiment de compétence. Ainsi
l’école serait un environnement privilégié du le développement de ce sentiment.
Cependant comme le note Rosenholtz (Rosenholtz et Rosenholtz, 1981), la
tendance actuelle privilégie la comparaison de la performance d’un élève versus
la performance d’un groupe. Malheureusement, ce type de comparaison peut avoir
des conséquences catastrophiques chez des élèves ayant des retards ou des
difficultés d’apprentissage.
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[1]
Le père de la psychologie
américaine.
[2]
Charles Tolman enseigne la
psychologie à l’université de Victoria en Colombie Britannique. Il a longtemps
travaillé sur la représentation spatiale des rats. Il fut un pionnier dans la façon
dont nous traitons l’information. Il fut le premier à démontrer que les rats
possèdent une carte cognitive( un programme de
traitement de l’information) qui leur permet d’apprendre à se localiser dans
l’espace.
[3]
Il n’est pas facile de trouver le terme
pour traduire drive, il s’agit d’un mélange de besoins, de pusions et d’instinct.
[4]
De nombreuses recherches indiquent que la pensée
humaine se fonde sur le langage et qu’il existe une corrélation entre le
développement cognitif et l’acquisition du langage (Bandura, 1991).
[5] Modeling en anglais
[6]
Traduction de l’auteur pour forethrought
capabiliy
[7]
Locus de contrôle externe : je
suis une pauvre victime de mon environnement. Locus de contrôle interne :
je suis le premier responsable de ce qui m’arrive.