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Nicolas Guéguen est enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’Université de Bretagne-Sud, et dirige le Groupe de recherche en sciences de l’information et de la cognition, à Vannes.

 

Selon les psychologues, la démarche révélerait certains traits de personnalité, notamment la sociabilité ou la dominance mais aussi les émotions, voire le désir sexuel…

La démarche révèle-t-elle le caractère ?

Dis- moi comment tu marches, je te dirai qui tu es. Promesse abusive, ou soupçon de vérité ? Aujourd’hui, les psychologues et psychomotriciens dissèquent la démarche et révèlent comment la personnalité, mais aussi les émotions ou les éléments du contexte modifient ses paramètres. Se tenir debout et marcher sont deux caractéristiques de notre espèce façonnées par l’évolution. Mais contrairement à ce qu’on pourrait penser, ces actions ne sont pas consacrées uniquement au déplacement. La démarche transmet un message, qui remplit plusieurs fonctions : renseigner les autres sur le statut social d’un individu, sur son sexe, sa capacité de reproducteur, voire certains aspects de son tempérament, sa vulnérabilité et son état émotionnel.

C’est déjà le cas chez certains animaux : la démarche peut renseigner un membre d’un groupe sur l’état d’un congénère et sur sa position hiérarchique. Des travaux montrent que l’être humain n’est pas loin de fournir les mêmes renseignements par son déplacement. Preuve, encore une fois, que nous sommes le produit d’une longue évolution qui a conservé des traces subtiles d’anciennes méthodes de communication. Si le « langage de la marche » doit remplir une fonction, ce doit être en premier lieu l’identification d’autrui : de loin, sans que l’on distingue précisément les caractéristiques corporelles ou le visage d’une personne, la façon dont elle se meut doit informer notamment sur son sexe. Dans une société ancestrale encore dépourvue de langage, les individus à la recherche d’un partenaire pour se reproduire devaient deviner de loin le sexe et le statut social de l’autre, et s’il s’agissait d’un individu dominant ou non.

 

Premier impératif : la reproduction

Concernant l’identification du sexe, Joann Montepare et Leslie Zebrowitz-Mc Arthur, à l’Université du Massachusetts, ont demandé à des enfants, des adolescents, de jeunes adultes et des personnes plus âgées de marcher tout en étant en registrés par un système permettant en suite de modéliser la démarche sous forme de points lumineux fixés sur des zones mobiles du corps (genoux, chevilles , épaules, poignets, hanches, voir la figure 3). De cet te façon, la forme du corps ne peut être perçue ni sa taille. Des spectateurs devaient en suite, à partir de ces enregistrements de points lumineux en mouvement, déterminer à la fois l’âge de la personne et son sexe. Les résultats ont montré que les observateurs sont en mesure de déterminer s’il s’agit de la démarche d’un homme ou d’une femme, et quel est son âge. Les mouvements des hommes sont plus amples au niveau des épaules, ceux des femmes au niveau des hanches, et l’âge a tendance à ralentir le mouvement et à réduire son amplitude et sa souplesse. Afin de mieux préciser les déterminants de ce diagnostic, les psychologues américains on t demandé aux spectateurs de qualifier les démarches en utilisant divers adjectifs. La démarche des individus jeunes est qualifiée de « puissante», « forte » et « joyeuse » ; celle des femmes est perçue comme plus attirante sexuellement.

Qui plus est, Lynn Kozlowski de l’Université Wesleyan, à Middletown dans le Connecticut, a montré qu’il suffit d’observer un seul point fixé sur la cheville d’une personne en mouvement pour déterminer s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. D’où une foule d’applications possibles dans le domaine des logiciels d’analyse automatique de la démarche, qui pourraient être utilisés par exemple dans des magasins ou pour les publicités dans la rue. Même l’amitié transparaîtrait dans la démarche : L. Kozlowski et son collègue James Cutting ont montré que l’on peut reconnaître ses amis en observant uniquement de tels points lumineux se déplaçant sur un plan.

Repérer le maillon faible

Des qualités beaucoup plus personnelles peuvent être également repérées à travers la démarche. La psychologue Rebekah Gunns et ses collègues, de l’Université de Canterbury à Christchurch en Nouvelle-Zélande, ont utilisé le même type de représentation des déplacements d’une personne au moyen de points lumineux ; ils ont constaté que des observateurs jugent certaines démarches comme étant celles de personnes ayant davantage de risques de se faire agresser, et d’adopter une attitude soumise ou passive en pareil cas. Ces différences ont été perçues tant chez des hommes que chez des femmes, et semblent traduire une personnalité plus soumise ou vulnérable. Ainsi, les petites enjambées, de faibles balancements des bras et une façon prudente de poser le pied sur le sol signaleraient les personnes vulnérables, alors que les grandes enjambées, d’amples balancements des bras et un contact résolu du pied sur le sol, dissuaderaient les agresseurs. Les psychologues Kikue Sakaguchi et Toshikazu Hasegawa, de l’Université de Tokyo, ont soumis des femmes à de multiples tests de personnalité et leur ont demandé dans quelle mesure, et avec quelle fréquence, elles avaient pu être la cible de contacts de nature sexuelle non désirés (par exemple, avoir été touchées par un inconnu sur des parties intimes du corps , dans une rame de métro bondée). La démarche de ces jeunes femmes était enregistrée et des hommes devaient indiquer à partir de ces enregistrements à quel point ils seraient su susceptibles de faire des avances sexuelles à cette personne, et de la toucher sans son consentement. Les résultats ont mis en évidence un lien entre les évaluations des hommes et les événements auxquels ces femmes avaient pu être confrontées : celles qui ont fait part de fréquents contacts tactiles non désirés exercés par des hommes étaient également celles dont les hommes disaient, en observant leur démarche, qu’ils seraient plus susceptibles de faire eux-mêmes de tels gestes.

 

Quel tempérament ?

L’analyse des tests de personnalité au cours de cette même expérience a révélé que les femmes à la démarche « vulnérable » obtenaient des scores plus faibles dans une dimension dite de sociabilité : généralement en retrait, peu enclines à engager la conversation, moins à l’aise en société, plus timides. En outre, elles obtenaient de faibles scores sur une échelle d’optimisme (elles pensent généralement que les choses vont mal tourner) et de maîtrise de soi (elles gardent généralement assez peu de contrôle sur les situations, et peuvent laisser les autres prendre les commandes).

Que ces traits de personnalité correspondent à un tempérament moins dominateur et par conséquent plus vulnérable aux actes mal intentionnés, cela paraît naturel. Mais que cela se remarque dans la démarche, voilà qui est plus surprenant. Selon cette étude, la démarche refléterait en partie le degré d’importance de ces qualités chez une personne. Il serait possible de « sentir », en voyant quelqu’un marcher, si cette personne est plutôt sociable, maîtresse d’elle -même et optimiste. L’amplitude des enjambées et des mouvements des bras, et l’attaque du talon sur le sol semblent, comme nous l’avons évoqué, jouer un rôle important. De façon générale, le degré de dominance ou de soumission d’un individu (la dominance se manifeste par une facilité à imposer ses opinions, à se mettre en avant, à monopoliser la parole, se faire obéir, etc.) serait en partie identifiable dans la démarche. Joann Montepare et ses collègues, de ’Université Brandeis, ont ainsi montré que les individus dominants et les dominés sont discriminés par des personnes qui observent les mouvements de points lumineux enregistrés sur les parties mobiles de leur corps en mouvement. Pour ces chercheurs, une rapide analyse visuelle de la démarche pourrait renseigner sur la vulnérabilité de la personne, et les individus mal intentionnés les identifieraient aussi dans une foule. Ces hommes se comporteraient comme les animaux qui chassent seuls ou en meute et évaluent la vulnérabilité de leurs proies avant d’attaquer celles qu’ils ont le plus de chances de capturer. En outre, nous ne marchons pas de la même façon selon la concentration sanguine de certaines hormones. C’est particulièrement le cas des femmes, selon qu’elles sont dans une phase fertile ou non de leur cycle menstruel. Ainsi, dans une de nos expériences, des jeunes filles étaient invitées à se rendre dans une salle d’attente du laboratoire pour y participer à une tâche de décision lexicale. En arrivant, elles pouvaient constater qu’un autre participant attendait déjà dans la salle : il s’agissait en réalité d’un compère de l’expérience, au physique agréable. Les deux jeunes gens patientaient ensemble une minute, puis l’expérimentateur revenait leur dire que la salle d’expérimentation était prête et qu’ils pouvaient l’y précéder, car il avait un dernier détail à régler.

Tout cela n’était qu’un prétexte pour analyser la démarche de la jeune fille. Le compère s’arrangeait pour marcher derrière elle. Il était équipé d’une caméra dont l’objectif était caché dans un bouton de sa veste, et qui permettait de  filmer la jeune femme de dos. Il déclenchait la caméra cachée dans sa poche dès que la jeune fille sortait de la salle et l’arrêtait lors qu’elle en trait dans la salle. L’expérimentateur arrivait quelques secondes plus tard, les faisait entrer et procédait à une mesure , par test salivaire, de l ’ hormone lutéinisante permettant d’évaluer la phase du cycle

Outre une mesure du temps mis par le jeune couple pour atteindre la salle, l’expérience consistait à faire visionner par des hommes les enregistrements vidéo réalisés par la caméra cachée, et à leur demander d’évaluer le caractère aguicheur de la démarche de chaque jeune fille. Les résultats ont été surprenants : en période d’ovulation, les jeunes filles ont, d’une part, mis plus de temps pour parcourir la même distance que celles qui n’étaient pas en phase fertile. Et, d’autre part, elles ont adopté une démarche plus attirante sexuellement, plus ondulante et avec des mouvements du bassin plus suggestifs. Il semble ainsi que, sans en avoir conscience, les femmes en période d’ovulation modifient leur démarche de façon à paraître plus attirantes aux yeux des hommes. Dans une perspective évolutionniste, une femme adoptant des comportements ambulatoires qui la font paraître plus attrayante susciterait un intérêt accru de la part des hommes et augmenterait ses opportunités de choix d’un reproducteur.

 

Marcheur triste ou épanoui ?

Enfin, l’état émotion n el a un impact très net sur sa façon de marcher, ce qui perm et à l’entourage de « lire » nos émotions. Ainsi, le psychologue Daniel Janssen et ses collègues de l’Université de Mayen ce en Allemagne ont demandé à des étudiants de s’imaginer angoissés, tristes, heureux, ou d’humeur neutre. Leur démarche était filmée par la technique des points lumineux et les séquences ont été projetées à des spectateurs naïfs, qui ont réussi à diagnostiquer chacun de ces états. Puis, les psychologues ont suscité ces états émotionnels en diffusant différents types de musique, relaxante ou énergisante deux minute savant d’enregistrer la démarche des sujets exposés à ces extraits. Là encore, les observateurs extérieurs ont été en mesure de retrouver quel type de musique avait été diffusé aux marcheurs : le détail

déterminant semble être la fluidité et la vélocité dans les rotations des épaules et du bassin au moment des changements de direction (quand on tourne au bout d’un couloir, par exemple) : les émotions positives, suscitées par une musique énergisante, augmentent cette vélocité et cette fluidité, alors que les émotions négatives, telles l’angoisse et la tristesse, ralentissent et rompent

L ’aspect « coulé » des changements de direction . Un rien peut modifier votre démarche : John Bargh et ses collègues de l’Université Yale ont montré que la démarche d’un individu jeune peut être subtilement modifiée et « vieillie » , à condition de lui faire lire ou écouter des mots évoquant la vieillesse. Dans cet te expérience, de jeunes étudiants effectuaient une première tâche  consistant à reconstituer des phrases dont les mots étaient placés dans le désordre. Certains participants devaient manipuler des mots évoquant la vieillesse (vieux,seuldépendantprudentgrincheux, etc.). Lorsqu’ils avaient terminé, on mesurait la vitesse à laquelle ils quittaient le laboratoire, et on observait avec soin leur démarche. Il est ainsi apparu que les individus ayant manipulé des mots liés au concept de vieillesse ont marché plus lentement et en adoptant une posture plus courbée …

Corps et démarche s’ajustent à son état d’esprit. La démarche renseigne ainsi sur des aspects fondamentaux de la personnalité, qui jouent un rôle de premier plan dans la vie sociale : âge, sexe, dominance, vulnérabilité, sociabilité, émotions et concepts présents en mémoire. Ce qui fait penser à certains chercheurs que la démarche aurait rempli un rôle de communication instantanée et implicite, avant même que le langage n’apparaisse chez l’homme. Comme nos ancêtres devaient prendre leurs précautions en cas de rencontre inopinée, ils devaient être en mesure de repérer ces états ou dispositions d’autrui à distance. Ce qui explique qu’aujourd’hui encore, par une modélisation fruste de cet te démarche au moyen de quelques points lumineux, nous soyons en mesure déposer ces différents « diagnostics ». C’est peut-être ce qui se passait autrefois, quand on distinguait un petit point se déplaçant au loin. On avait le temps de se préparer avant de voir le visage de l’individu où l’on pouvait lire ses intentions. S’il avait fallu attendre une telle proximité, il aurait été trop tard pour réagir.

 

 En Bref

• Les psychologues et comportementalistes commencent à repérer à quel type de caractère ou d’émotion est associé tel ou tel type de démarche.

• La démarche fournit des indices sur l’âge, le sexe, le statut de dominant ou de dominé, voire la concentration de certaines hormones dans le sang.

• Selon les chercheurs, la façon de marcher aurait constitué un protolangage renseignant sur les intentions d’autrui, avant  l’apparition du langage oral.

20 © Cerveau&Psycho – n° 45 mai-juin 2011

La psychologie au quotidien