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ÉLOGE DE LA DIFFÉRENCE

Le développement de tout individu passe par l’acceptation de son identité, de sa différence et c’est de cette différence comme garante de l’estime de soi. Vivre et assumer cette différence c’est le parcours de toute une vie; c’est d’abord prendre conscience de notre solitude de nos manques et de notre douleur. La douleur est avant tout un phénomène psychique; elle est séparation, isolement. La douleur physique n’en est que le calque.

La douleur physique se présente comme une partie de notre corps ayant des qualités particulières : une partie de notre corps qui se détache de l’ensemble. Si on regarde d’un peu plus près la douleur causée par une brûlure par exemple, on se rend compte que rapidement, le cerveau reconnaît une partie du corps dont les propriétés ont changées et c’est cette séparation qui donne le signal de reconnaissance de la douleur. Il en est de même pour la douleur psychique : une partie de soi qui n’a plus les mêmes propriétés que l’ensemble, une partie de soi qui s’est séparée, qui nous quitte subitement et définitivement et nous oblige à nous transformer. “Il n’est de douleur que sur un fond d’amour” [1] Donc douleur psychique comme rupture brutale d’un lien qui nous attache à l’être ou la chose aimée : douleur du manque.

Nous serons par bonheur tout au long de notre vie en état de manque: ce qui nous permet d’avoir  accès au désir. Ce n’est pas l’absence de l’autre qui fait mal, ce sont les effets en moi de cette absence. Apprendre à vivre cette absence, apprendre à supporter le manque, voilà où se situe le réel défi de la différence. Cet apprentissage commence dès notre naissance et se termine, plutôt atteint son point culminant avec la rencontre de ce qui est la différence de la différence c’est à dire la mort. Freud pour parodier une maxime bien connue disait : Civis vitam para mortem : si tu veux la vie, prépare ta mort. Oui, cet apprentissage commence dès notre naissance avec l’expulsion d’un lieu paradisiaque où nous étions logés, nourris, blanchis, transportés…Ce n’est pas pour rien que depuis quelques années, on accorde de plus en plus d’importance au confort du fœtus dès son entrée dans le monde. C’est cependant le rapport avec la mère qui demeurera le fondement de toute identité. Et cette identité doit déjà à l’âge de trois mois avoir un espace pour se vivre et un objet pour réparer la douleur de cette deuxième séparation (le sevrage). Espace transitionnel et objet transitionnel [2]; espace et objet qui seront tout au long de notre vie fondamentaux pour nous accompagner dans nos douleurs et nos deuils.

Cet espace transitionnel, c’est ce lieu où je peux exister indépendamment du regard de l’Autre tout en ressentant sa présence. C’est un espace de confiance; c’est l’espace que l’enfant à en compagnie de sa mère lorsqu’il peut s’occuper seul; à ce moment, la différence peut paraître acceptable. Et puis, il y a des moments où elle ne l’est pas, où tout bascule, où le manque devient insupportable, où la colère gronde, où la rage monte, où la destruction est à l’affût comme un félin sur sa proie. Et ces moments sont humains, même s’ils peuvent parfois être destructeurs! Et puis, la tempête se calme. ll faut maintenant réparer certains objets… certaines personnes. Là, l’importance de cet objet transitionnel, un objet que l’on peut agresser, torturer et que l’on apprend à réparer. Mon , votre ours en peluche ou tout autre objet significatif. Cet objet transitionnel, vous finirez par le symboliser, l’intégrer, si on vous l’a permis. Même si la perte de la toute puissance engendre la douleur, c’est à dire la perte d’une partie de moi, qui est en fait l’image de l’Autre, il y a l’émergence d’autre chose qui devient excitant, existant : le désir, qui est toujours celui de l’Autre.

L’incapacité d’exister pour autrui comme le dit Olivenstein est le prototype même de l’angoisse. Exister  vient du mot latin : sistere c’est à dire être placé. Exister c’est avoir une place, sa place…son espace transitionnel. Exister c’est prendre sa place et trois grandes acquisitions vont permettre à l’enfant vers deux ans de prendre cette place. Trois grandes acquisitions qui vont également concourir à former les bases de son estime: la marche, le contrôle des sphincters et le langage. Ce sera pour l’enfant ses premières occasions d’entrer en contact avec son pouvoir. Celui de dire NON…

Quelques années plus tard, c’est au niveau de son identité sexuelle que l’enfant doit apprendre à se distinguer, à se différencier. Œdipe… Avec l’adolescence, comme le dit Erikson, le défi c’est l’identité ou la confusion de rôles. Les gars semblent être mieux équipés que les filles pour passer cette épreuve. L’image que les filles ont d’elles-mêmes est plutôt catastrophique; cette image ne se rétablira pas avant 40 ans! Le modèle masculin demeure celui le plus avantagé. La différence à cet âge devient tellement l’affaire de tout le monde que tous finissent par se ressembler. Dolto disait que c’est l’amitié qui rend la vie viable; la bande devient un lieu de transition où l’on apprend à apprivoiser la différence et à désidéaliser les parents. Et puis, les plus vieux et vieilles de la bande forment des couples, ce sera l’apprentissage de l’intimité, la rencontre avec l’Autre, avec le désir, avec la différence… Inquiétude… de tous ces jeunes qui explorent cette intimité à douze, treize ans…inquiétude de cette incapacité de faire face à l’altérité à l’identité au fait de pouvoir exister pour quelqu’un d’autre…le suicide… Inquiétude aussi face au taux de détresse psychologique des femmes de 18 à 30 ans : plus de 40%!

Pour certains, cette altérité sera insupportable; trop menaçante, trop douloureuse. Dans un rapport d’intimité, on recherchera la fusion avec l’autre fusion ne pouvant que se terminer par des ruptures souvent violentes et autant de retour… L’espace transitionnel est mal défini, les frontières sont floues, l’objet transitionnel est mal intégré. Les systèmes de défense sont parfois rigides, on parle ici de déni, de clivage, de projection. L’Autre quand il n’est plus mon double narcissique est menaçant, voir envié. De plus, l’espace psychique permettant de le réparer est très limité.

Pour d’autres, cette altérité sera inacceptable, elle se jouera autour du pouvoir, autour d’une relation sadomasochiste. Dites-moi que j’existe…Une relation où l’espace est totalement défini; il n’en existe qu’un, celui du maître…L’objet transitionnel n’a pas besoin d’être intégré, il est là, disponible…et on s’amuse à le détruire et le réparer selon nos humeurs. L’Autre n’est là que pour combler un vide une absence d’être; il fait office de réponse à une toxicomanie

Pour plusieurs elle sera compétitive, épuisante, stressante, toujours sur un fond de peur de perdre son espace transitionnel, de peur de perdre son intégrité, de se faire bouffer par l’Autre. On apprend à se blinder avec de la rationalisation, du déplacement, de l’intellectualisation sinon on risque la jalousie maladive, qui entraîne une atteinte narcissique, la perte de l’amour de l’aimé, la haine contre le rival et les reproches contre soi-même.

Pour quelques-uns, cette différence ouvre la porte au désir, au plaisir, au partage, au respect, à l’innovation, à la créativité. Elle n’est jamais facile à vivre, elle implique que notre estime de soi soit assez développée pour nous permettre de nous remettre en question, de réviser notre position sans nous sentir désintégré. Vivre cette différence suppose être capable de ressentir ce que l’on dit, suppose la capacité d’entrer en contact avec notre espace transitionnel, de pouvoir l’agrandir, de pouvoir visiter celui de l’Autre; suppose aussi d’avoir intégré un objet transitionnel sécurisant.

Vivre la différence, c’est apprendre à apprivoiser la douleur, c’est à dire d’avoir la certitude que tout est réparable; c’est apprendre à faire reculer les frontières de la peur, c’est quitter ce masque qui nous a tellement servi pour porter notre propre visage. Ce n’est que petit à petit, en persévérant que nous parviendrons à accepter la singularité de ce que nous sommes, à devenir distingués… Vivre la différence c’est d’apprendre à prendre des risques, c’est oser dans le possible, c’est pouvoir évaluer les résultats et par le fait même prendre confiance. C’est être conscient que cette confiance se bâtie, qu’elle n’est pas toujours à son maximum. C’est aussi reconnaître mes limites c’est reconnaître ma fin, c’est apprivoiser ma mort.

[1] Nasio, J.D. (1996) : Le livre de la douleur et de l’amour, Paris, Payot.

[2] Ces notions d’objet transitionnel et d’espace transitionnel ont été développées par David Winnicott.